L’intrigante Biennale de Sharjah

Par Nadira Laggoune

Photo by Gerardo Martinez

La première intrigue de la Biennale de Sharjah 2011 c’est bien son titre, Intrigues pour une Biennale. Emprunté à la dramaturgie cinématographique, il annonce  le suspense propre à attiser la curiosité des invités et des participants et induit une attente programmée de l’art.

Les organisateurs, dont le directeur de la Biennale Jack Persekian et les commissaires Rasha Salti ( directrice de creation, ArteEast), Suzanne Cotter (commissaire, Guggenheim Abu-Dhabi Project) et Haig Aivazian (artiste, écrivain et critique d’art travaillant à Chicago), ont expliqué comment la Biennale était conçue comme un scénario dont on peut suivre l’intrigue.

Mais en dramaturgie, qui dit intrigue sous-entend un récit. De quel récit s’agit-il ? Celui d’une exposition, qui tend à donner aux œuvres la meilleure réception possible s’opérant en résonance avec différents paramètres : interaction des œuvres entre elles, temporalités, rapport à la ville, aux spectateurs…..

De ce point de vue, pour cette session qui marque le 10ème anniversaire de la création de la Biennale, les attributs attachés à la notion d’intrigue  peuvent lui être appliqués : l’improvisation est permise, la remise en question des formes traditionnelles d’exposition, l’utilisation des divers espaces, la communion avec les lieux de la ville, ses habitants et les acteurs de la Biennale.

Avec la participation de plus de 65 œuvres réalisées spécialement pour l’évènement  et une grande quantité d’autres relevant d’autres formes d’expression artistique, l’attente est largement et bienheureusement satisfaite.

Centrée sur cette notion, l’exposition se déploie en divers sites de la ville, notamment dans le quartier des arts et du patrimoine (Arts and Heritage Areas) conçu au cœur du centre ville comme un ensemble d’espaces architecturaux traditionnels récrées et consacrés à des activités traditionnelles.

Avec un choix d’œuvres qui n’est pas pléthorique, faite dans d’excellentes conditions, la Biennale a tenté, et elle réussit le pari, s’agissant d’art contemporain, d’une véritable expérience de l’exposition en arrivant à réaliser l’objectif qui consiste à restituer la complexité de l’exercice de l’art.

Ainsi dans cet ordre d’idées, l'exposition de différentes démarches artistiques issues aussi bien de générations différentes que d’approches esthétiques diverses est basée sur une mise en relation qui se veut dans le questionnement et évite le piège des nationalités au bénéfice de celui de la pertinence et la qualité des œuvres.

A un journaliste qui posait la question de la visibilité des évènements actuels (révolutions dans les pays arabes)  dans l’exposition,  Jack Persekian répondra à juste titre que la conception de l’exposition ne pouvait se fixer un/des évènements comme exigence, ce qui serait réducteur pour  la sélection ; il est indéniable que mettre des limites déterminées à l’avance pour l’élaboration d’un concept ne peut qu’appauvrir et réduire la manifestation à l’expression d’une seule  réalité.

Ceci d’autant plus que  la réalité s’impose d’elle-même : dans beaucoup d’œuvres exposées elle est souvent envisagée comme une poche de résistance. Au regard de l’ensemble des œuvres on s’aperçoit que quelle que soit  l’approche, deux fils rouges au moins sont visibles et relient les œuvres exposées : celui du décloisonnement et celui de l’engagement.

L’introduction d’autres formes d’expression artistique comme le cinéma, la musique et la danse  dans cette manifestation qui se voulait jusque-là  être dévolue aux arts plastiques correspond en fait à un processus de décloisonnement des différentes sphères de l’art.  Aujourd’hui ce décloisonnement entre les différentes formes d’art est plus que jamais affirmé et sur la scène de l’art contemporain les frontières s’estompent : ainsi l’interaction entre la vidéo et cinéma est confirmée dans le travail superbe de Jalal Toufic « Mother and Son, or That Obscure Object of Desire» et d’Emily Jacir « Lydda Airport », entre l’installation et le théâtre, la scénographie et  l’installation, la peinture et la photographie dans les « Art ExhibitionReadymade représentations  1954-2009 » de Khalil Rabah ou «Thag'out » de Ammar Bouras et d’autres que nous ne pouvons tous citer ici…

De la même manière les films présentés sont proposés comme des prolongements de ces expériences plastiques et les spectacles de danse contemporaine comme celui de Omar Rajeh « Mushrooms and Fig Leaves » constituent  un exemple du retour par ce biais à l’œuvre d’art totale originelle combinant à la fois la danse , le théâtre, la musique, la peinture et la mise en scène.

Ce décloisonnement esthétique trouve son corollaire pratique dans celui des espaces qui reçoivent les œuvres : l’exposition sort du musée pour déambuler dans des espaces extérieurs, à travers le centre de la ville dans les ruelles du souk, sur les murs des échoppes ….

Effectivement, il n’était pas nécessaire de faire de l’actualité une condition ou un a priori de la sélection d’œuvres et d’artistes non seulement par souci de ne pas réduire le champ du choix esthétique mais parce que l’actualité est le matériau vivant constituant les œuvres.

Les œuvres présentées parlent pour la plupart, du monde dans lequel on vit, ou plus justement de l’expérience du monde dans lequel on vit par un travail de transposition, d’invention, de proposition…l’engagement par rapport au réel prend parfois la forme d’une sensibilisation aux questions communes à l’humanité : « Boat of Tolerance » d’Ilya et Emilia Kabakov en est un bel exemple.

Dans le travail de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige « Lebanese Rocket Society: Elements for a Monuments », les archives revisitées pour remettre en question des situations du présent, permettent de se rendre compte que l’actualité ne peut être soumise à une notion de temporalité figée sur la question de l’heure, ni être inéluctable.

Une actualité qui précisément prend distance avec l’actualité tout en laissant la place à l’imagination : le travail d’Alfredo Jaar «  Lament of the Images » prouve que l’imagination est une forme des plus exigeantes  que l’on puisse avoir  face au monde.

Ce qui confère à toutes ces créations une force particulière, c’est l’omniprésence de la préoccupation des auteurs pour la réalité tout en prenant la distance nécessaire pour mieux en parler : c’est le travail très poignant  d’Adel Abidin « Their Dreams » ou  celui de Bouchra Khalili « The Mapping Journey Project » autour des déchirements de la guerre et des migrations.

Si l’exposition n’est pas vraiment ce qui véhicule un message propre à sauver le monde, celle de Sharjah est de manière éclatante ce moment de nouveau contexte de réception et de compréhension de l’œuvre d’art. Il s’agit d’un ensemble de recontextualisation d’œuvres et de productions nouvelles : réactiver, montrer dans un autre contexte et d’autres conditions des pièces d’importance inédites ou d’autres déjà vues ailleurs.

La Biennale de Sharjah réussit  là l’épreuve qui consiste à rassembler des discours, des attitudes et donc autant de rapports au monde qui donnent à penser et à admirer.

 

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